Dominique Costagliola, le fer-de-science

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    Guillaume Brachet

    Immunologiste Toxicologiste / Pharmacologiste
Publié le 1970-01-01

Dominique Costagliola, le fer-de-science

Les deux dernières années ont été assez éprouvantes pour la science. Les yeux de tous rivés sur la science, et commentant l’actualité, pas assez vite la recherche, trop vite, les vaccins, confinés, déconfinés, des scientifiques déconfits, des conflits nés de quelques-uns profitant de la situation pour vendre un livre ou deux… On ne sait plus à quel saint se vouer.

Et subitement, un matin à la radio, une apparition, Dominique Costagliola est invitée à commenter l’actu covid. Une voix posée, des propos mesurés, pas de boule de cristal, pas de pronostics ni de prémonitions, juste l’état des faits et des connaissances scientifiques.

Chercheuse discrète et engagée

Comment se fait-il que je ne découvre cette chercheuse que maintenant ? C’est simple, elle est d’une autre discipline que la mienne, et n’a jamais débordé d’un iota de son sujet de recherche: les traitements contre le SIDA. Née en 1954, Dominique Costagliola passe par l'Ecole des Télécoms après une maîtrise en physique avant de s’orienter vers la biologie et d’obtenir en 1981 son doctorat en génie biologique. Travaillant dès les années 90 sur le virus du SIDA,elle a notamment participé à démontrer que ce virus se transmet de la mère à l’enfant majoritairement au moment de l’accouchement ce qui a largement contribué à limiter les cas d’enfants infectés à la naissance, par l’administration de traitements prophylactiques au moment du terme. Directrice de recherches à l'Institut Pierre Louis d'Épidémiologie et de Santé Publique depuis 2012, membre de l’académie des sciences depuis 2017, et promue au grade de commandeur de l’ordre national du mérite en décembre 2020.

Un parcours atypique, unique, avec une expertise construite au fil des trente dernières années, mis au service de l’intérêt collectif dès les premières heures de la pandémie, ce qui lui vaudra le grand prix INSERM en 2020.

Une ligne éditoriale carrée

La même cohérence se lit dans ses publications scientifiques. Une publication scientifique, c’est le résultat d’expériences ou d’un travail de compilation de données scientifiques, écrit par une ou plusieurs personnes, et revérifié par d’autres scientifiques du domaine. En biologie, on attribue aux auteurs leur place (nom écrit en premier, second, troisième etc… jusqu’au dernier) par ordre d’implication dans le travail, sauf pour le dernier qui est en règle générale la personne ayant chapeauté le projet. En théorie. Car il arrive bien souvent que les directeurs d’équipes de recherche, oubliant un peu de rester humbles, exigent de voir figurer leur nom sur tous les articles écrits dans leur laboratoire, ce qui leur permet de jouer les gros bras en congrès. Une recherche sur la plus grande base de données publique d’articles scientifiques (PubMedCentral pour les intimes) écrits ou encadrés par Dominique Costagliola dans les vingt dernières années livre «seulement» cent quarante résultats. Si l’on explore le lexique des articles publiés, à l’aide d’un nuage de mots (figure 1), il n’est même pas utile de connaître la discipline pour deviner. Etude, cohorte, patients, France, SIDA, VIH, antirétroviraux, thérapie, risque, résistance, suivi, sont les mots qui ressortent nettement, accompagnés de “trends in science”, le nom d’un journal qui accueille un grand nombre de ses publications. Une rapide vérification de son indépendance vis-à-vis des intérêts financiers du journal et de l’éditeur lavera toute suspicion de connivence. Pardon, vieux réflexe. Par les temps qui courent, il est aisé de devenir soupçonneux.

Epidémiologie et probabilisme

Pour ses interventions médiatiques, même constat : Dominique Costagliola documente, tempère, mesure et corrige ses propres propos à la lumière de l’actualité: initialement pessimiste sur la durée et l’ampleur de la troisième vague, elle confie à l’express qu’elle a effectivement été surprise par la vitesse de la diminution du nombre de cas, précisant que le fait de s’être trompée ne lui pose aucun problème. En bonne scientifique, les craintes qu’elle avait exprimées pour la troisième vague étaient issues d’un raisonnement probabiliste : il y avait selon elle plus de chances (ou de risques) que la troisième vague soit plus intense et plus durable que ce qu’elle n’a été. Ce qui n’exclut en rien la possibilité qu’il en soit autrement.

Elle persiste encore à inviter à la plus grande prudence vis-à-vis de la pandémie, avec un message simple : tant que la crise n’est pas finie, il faut rester sur nos gardes et éviter des assouplissements démagogiques.

Le revers de la médaille

Catégorisée de ce fait par ses détracteurs comme un émissaire du message institutionnel, elle déplore l’incompréhension et la virulence de certains. Celles et ceux qui œuvrent au quotidien à la vulgarisation scientifique et médicale en particulier savent bien à quoi elle a dû s’exposer en prenant la parole dans les médias généralistes.Souhaitons qu’elle ait la force de continuer à prendre la parole et à diffuser les connaissances scientifiques malgré ce contexte.

A l’ère des réseaux sociaux et de la désinformation galopante, il y a urgence à ralentir, et à préférer la parole de scientifiques capables de conserver leur sang-froid et de résister aux sirènes de la notoriété.



Figure 1. Nuage de mots généré à partir des titres des cent quarante publications auxquelles a participé Dominique Costagliola.

1. Rouzioux, C. et al. Estimated timing of mother-to-child human immunodeficiency virus type 1 (HIV-1) transmission by use of a Markov model. The HIV Infection in Newborns French Collaborative Study Group. Am. J. Epidemiol. 142, 1330–1337 (1995).

2. Les académicien(ne)s promu(e)s ou nommé(e)s dans l’ordre national de la Légion d’honneur et dans l’ordre national du Mérite par décret du 31 décembre 2020 | Membres à la une | Membres | Nous connaître. https://www.academie-sciences.fr/fr/Membres-a-la-une/decret-du-31-decembre-2020-promotion-nomination-des-academiciens-ordre-national-legion-d-honneur-et-ordre-national-merite.html.

3. Dominique Costagliola : ‘Attention à ne pas faire comme si l’épidémie était finie !’ LExpress.fr https://www.lexpress.fr/actualite/sciences/dominique-costagliola-attention-a-ne-pas-faire-comme-si-l-epidemie-etait-finie_2153051.html (2021).

#biologie #portrait #chercheur

Dominique Costagliola, grand prix INSERM 2020

Récompensée pour son implication dans la lutte contre la pandémie

Ses travaux de recherche sur le SIDA ont contribué à lutter contre SARS-CoV2

author Guillaume Brachet
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Guillaume Brachet

Docteur en immunologie-biotechnologie et en pharmacie, avec une mention innovation pharmaceutique et recherche. Passionné par les médicaments innovants, j'évolue comme expert scientifique indépendant pour les entreprises développant des formats thérapeutiques originaux. Ancien assistant hospitalier universitaire à l'université de Tours, j'ai enseigné l'immunologie et les biotechnologies et exercé à la paillasse d'allergologie moléculaire du service de biologie médicale du CHRU.

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