Musique et autisme, un duo au diapason

Musique et autisme, un duo au diapason

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    Tatiana Grouin

    Ingénieur en biologiste moléculaire et systématique
Publié le 2022-01-14
Temps de lecture estimé: 4 min

Cet article est écrit en collaboration avec la Semaine du Son.



Nous écoutons pour la plupart régulièrement de la musique. Elle nous rend joyeux, triste et nous fait ressentir un panel d’autres émotions. Mais elle est aussi un outil thérapeutique, notamment dans les maladies touchant au cerveau comme l’autisme.



Utiliser la musique comme outil de psychothérapie a été initié lors de la Seconde Guerre mondiale en Amérique du Nord afin de soigner les vétérans. Elle regorge de moyens de communication et est commune à toutes les cultures. Les seules personnes ne pouvant l’apprécier ou n’y étant pas sensibles sont des individus atteints d’amusie. Une pathologie qui, selon le degré, peut rendre la musique désagréable, voire douloureuse.


Un réarrangement du cerveau

Le fait que cet art universel soit désormais utilisé comme outil thérapeutique n’est pas un hasard. Car grâce aux neurosciences et surtout à l’imagerie à résonnance magnétique (IRM) et d’autres techniques, les scientifiques ont pu observer que lorsque l’on écoute notre morceau de métal préféré, ou de pop, toutes ces informations sont transformées en message électrique qui se dirige droit dans les zones de parole, de l’apprentissage, de la mémoire, du mouvement et surtout émotionnelles (voir l’article Quand la musique est bonne). Ce message foudroyant permet le transfert d’effets thérapeutiques non musicaux par des changements au niveau de la structure du cerveau. Rien que ça! C’est ce que l’on appelle la neuroplasticité.


La musique au service des émotions

La musique stimule différentes zones du cerveau. Celle que l’on caractérise de musique émotionnelle (le Céline Dion qui nous fait pleurer par exemple) tape en plein dans les zones limbique et paralimbique, plus les régions de récompense. Cependant tout le monde n’éprouve pas et ne traite pas les émotions de la même manière. En d’autres termes, Céline Dion ne peut pas émoustiller tout le monde.


Schéma du système limbique


Les personnes atteintes de troubles autistiques (TSA) possèdent des difficultés de communication et d’interaction. Plus de la moitié ont des capacité intellectuelles inférieures à la moyenne (soit un QI inférieur à 85). Ces personnes possèdent également des difficultés à identifier les émotions à partir des expressions du visage, des mouvements du corps et des expressions vocales non verbales: c’est de l’alexithymie. Ces lacunes sont additionnées à des activations différentes du cerveau de personnes non atteintes. On dit que ces activations sont altérées. On retrouve moins d’activation du gyrus fusiforme et de l’amygdale lors de la visualisation des émotions sur le visage.

Schéma du système limbique avec amygdale et gyrus fusiforme

Lors de l’écoute d’une musique, c’est un parcours différent qui a lieu. On va retrouver une activation anormale du gyrus temporal supérieur / sulcus et gyrus frontal inférieur.

Schéma de la surface latérale gauche du cerveau

Traduction, cela permet d’expliquer le fait qu’une personne atteinte d’autisme ne dirige pas son attention vers les signaux émotionnels venant de l’environnement, mais les capte et les traite de façon analytique. Ce type d’analyse de la musique ne les empêche cependant pas de distinguer les émotions qui s’y trouvent. Les personnes atteintes d’autisme savent identifier des musiques tristes ou joyeuses, même si le traitement de l’information ne se fait pas de la même manière. Les différences de signaux ont lieu dans l’insula. Il est important de rappeler qu’un autiste éprouvera également des émotions à part entière et devra faire un effort supplémentaire pour les signaler.

Un peu de musicothérapie

La musicothérapie remplit donc plusieurs objectifs chez les personnes atteintes de TSA. Elle permet dans un premier temps l’établissement d’un lien entre le soignant et/ou la famille sans avoir besoin de parler. Pratiquer en groupe celle-ci permet d’apprendre à tolérer la présence et le contact physique avec d’autres personnes, à se distinguer des autres et à adopter un comportement social.

L’harmonisation musicale et émotionnelle est utilisée afin de travailler sur la synchronisation des mouvements. Permettre une meilleure coordination mais aussi diminuer les tics de répétition, un élément courant dans cette pathologie.

Il existe deux types de musicothérapie: la réceptive, basée sur l’écouter, et l’active qui aboutit à une production sonore. Cela peut être une production vocale (fredonnement, chant…), des percussions corporelles ou l’utilisation d’un instrument. Certains TSA ne parlent pas mais, grâce à ce type de thérapie, certains réussissent à chanter ou à fredonner, d’autres encore reconnaissent de complexes mélodies.

En plus de travailler sur la communication, la musique permet à ces personnes d’améliorer leur attention ainsi que leur mémoire. Ceci est dû à une meilleure réaction à la musique qu’à la parole. Cette activation est visible à l’aide d’images au sein du cortex fronto-temporal (des zones très actives dans le verbal et le social).

Schéma des différents lobes du cerveau

La perturbation de cette zone du cortex suggère que d’autres mécanismes de traitement de la parole peuvent être recrutés par le chant. Ceci s’explique par le fait que le chant possède une structure définie et ritualisée, souvent métrique et surtout plus lent qu’un discours.

Un entraînement rythmique s’étend au-delà du contrôle des mouvements. La musique est temporelle et séquentielle (fait de mesure battue en rythme). La régularité des impulsions rythmiques génère les attentes temporelles qui nous donnent la possibilité de prédire les prochaines pulsations. Il est donc possible que cela permette de moduler les mécanismes d’anticipation et de faciliter ainsi le processus de captation de l’information.

Tous en rythme

Les personnes atteintes de TSA ne sont pas les seules à bénéficier de la musicothérapie. Celle-ci impactant de nombreuses clés au sein de notre cortex, elle est également utilisée dans le cas de maladies neurodégénératives comme Alzheimer. Dans ce cas précis la musique aide à la «fixation» de la mémoire en solidifiant et recréant de nouvelles liaisons entre neurones. Mais aussi pour Parkinson, en aidant ces patients à avoir une meilleure mobilité en bougeant en rythme.

Enfin, pour la dyslexie. La musique ayant une action forte sur la zone du langage et de la parole, il s’agit d’une technique utilisée par les orthophonistes.

Avec l’expansion des techniques en neuroimagerie (l’observation des réactions et du fonctionnement de notre cerveau en direct), les scientifiques ont matière à observer et étudier les multiples applications et bienfaits que ces notes et rythmes produisent au sein de notre cerveau. La neuroplasticité cérébrale, maintenant visible, permet de soigner et de reconnecter nos neurones ensemble. Un domaine de recherche à approfondir.



Sources:

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Tatiana Grouin

Biologiste et fondatrice de Cortex, j’ai créé cette initiative avec pour origine le blog La Laborantine afin de rendre le savoir scientifique accessible à tous, du plus novice au plus expert.

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