Le génie caché des ailes d’insectes

Le génie caché des ailes d’insectes

Fines, légères et parfois presque transparentes, les ailes des insectes semblent bien fragiles face aux contraintes du vol. Pourtant, derrière cette apparente simplicité se cache une architecture complexe, capable de se déformer avec l’air. Une mécanique qui intéresse aujourd’hui les chercheurs pour concevoir une nouvelle génération de petits robots volants.

 

Des ailes bien plus complexes qu’elles n’en ont l’air

Lorsque l’on observe une libellule, une abeille ou un criquet en plein vol, difficile d’imaginer toute la mécanique qui se joue dans leurs ailes. Contrairement aux ailes rigides d’un avion, celles des insectes sont de fines structures capables de se courber et de se tordre lorsqu’elles sont soumises aux forces du vol. Elles sont constituées d’une membrane soutenue par un réseau de nervures, dont l’organisation varie considérablement d’une espèce à l’autre. Ces motifs sont d’ailleurs utilisés depuis longtemps par les scientifiques pour étudier l’évolution des insectes et distinguer différentes espèces.

Illustrations des nervures des ailes de différents spécimens (DOI : https://doi.org/10.1038/s41598-024-73411-x)


Mais ces nervures ne servent pas seulement à dessiner de jolies mosaïques sur les ailes. Elles participent directement à leurs propriétés mécaniques. Leur disposition, leur épaisseur ou encore leur forme contribuent à déterminer la rigidité de l’aile et, par conséquent, la manière dont elle va se déformer sous l’effet des forces qu’elle rencontre.

Car contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, une aile parfaitement rigide n’est pas nécessairement la meilleure solution pour voler. Chez les insectes, la déformation de l’aile peut modifier sa courbure ou sa torsion au cours du mouvement. Et surtout, une partie de ces changements se produit passivement. L’aile réagit simplement aux forces qui s’exercent sur elle, sans qu’un ordre du système nerveux soit nécessaire pour contrôler chacune de ses déformations. Cette particularité apparaît notamment chez Batocera rufomaculata, un coléoptère dont les individus adultes peuvent présenter d’importantes différences de taille. Pour comprendre comment leurs ailes réagissent à ces changements d’échelle, des chercheurs ont comparé de véritables ailes de coléoptères à des reproductions rigides imprimées en 3D.

Photographie de Batocera rufomaculata (Source wikipédia)


Avec les modèles rigides, les petites ailes présentaient une diminution de leur coefficient de portance dans les conditions testées. Pourtant, cette diminution n’était pas retrouvée de la même manière avec les véritables ailes des coléoptères. Une différence qui a conduit les chercheurs à s’intéresser à leur flexibilité.

Et les nervures semblent avoir leur mot à dire. Grâce à la microtomographie, une technique d’imagerie qui utilise les rayons X pour observer en 3D l’intérieur de très petites structures, sans les découper, les scientifiques ont observé leur structure interne. Chez les petites ailes étudiées, certaines nervures avaient une section plus circulaire. Chez les plus grandes, ces mêmes nervures devenaient davantage elliptiques. Leur diamètre et l’épaisseur de leurs parois variaient également avec la taille de l’aile. Ces différences participent aux variations de rigidité observées entre les individus : les petites ailes peuvent ainsi subir proportionnellement des déformations plus importantes que les grandes.

L’aile devient alors une structure capable de modifier sa propre forme sous l’action de l’air. Les observations réalisées par les chercheurs sont compatibles avec l’idée que ces déformations contribuent à retarder la séparation de l’écoulement à certains angles d’attaque élevés et participent ainsi au maintien des performances aérodynamiques. Une conclusion qui doit cependant rester prudente : les expériences ont été réalisées sur des ailes détachées mises en rotation et ne reproduisent donc pas toute la complexité d’un véritable vol battu.

 

Les robots empruntent leurs ailes aux insectes

Cette capacité à combiner rigidité et déformation intéresse particulièrement la robotique. Depuis plusieurs années, les chercheurs développent de petits véhicules volants dont les ailes battent à la manière de celles des animaux. Leur petite taille pourrait notamment leur permettre de se déplacer dans des environnements encombrés, comme des bâtiments ou des forêts, pour explorer un terrain ou rechercher des victimes.

Figure scientifique tiré d’un article afin de montrer le spécimen de cigale qui a bio inspiré un robot (DOI : https://doi.org/10.1038/s41598-021-98242-y)


Mais miniaturiser un engin volant pose un problème : il ne suffit pas de fabriquer exactement la même aile en plus petit. Avec une aile rigide simple, réduire sa taille diminue la puissance produite par le battement. Augmenter sa fréquence peut compenser cette perte, mais cela demande également davantage de puissance à l’actionneur. Or un moteur plus puissant risque à son tour d’être plus lourd et plus encombrant.

Les nervures des insectes offrent alors une autre piste. Plutôt que d’ajouter toujours plus de puissance, pourquoi ne pas travailler directement sur la manière dont l’aile se déforme ?

Pour le vérifier, des chercheurs de l’université d’Osaka ont fabriqué 28 ailes artificielles de différentes tailles. Certaines reproduisaient une organisation inspirée de l’abeille, tandis que d’autres possédaient des nervures simplifiées : orientées dans le sens de l’envergure, du bord d’attaque vers le bord de fuite, ou combinant les deux orientations.

Et les résultats montrent que la taille de l’aile ne suffit pas, à elle seule, à déterminer la force produite. Dans presque toutes les dimensions testées, les ailes équipées uniquement de nervures allant du bord d’attaque vers le bord de fuite produisaient davantage de force que celles possédant seulement des nervures orientées dans le sens de l’envergure. Mais pour une surface particulière, autour de 1 613 mm², ce sont les ailes combinant les deux orientations qui ont produit la force la plus importante.

Il n’existe donc pas simplement une « meilleure » nervure qu’il suffirait de reproduire partout. L’organisation de ces structures agit avec la taille et la rigidité de l’aile pour modifier sa réponse au battement. Ajouter des nervures ne signifie pas seulement renforcer une aile : cela change également la façon dont elle bouge. Attention cependant à ne pas confondre ces prototypes avec de véritables ailes d’insectes. Les chercheurs n’ont pas cherché à en reproduire toute la complexité. Les matériaux étaient différents, l’épaisseur largement uniformisée et certaines caractéristiques biologiques, comme les cavités présentes à l’intérieur des nervures ou leurs variations locales d’épaisseur, n’étaient pas reproduites. Ces expériences permettent donc de comprendre le fonctionnement des ailes artificielles testées, et non de tirer directement des conclusions sur la mécanique des ailes naturelles.

 

Le criquet comme modèle pour les robots de demain

Parmi toutes les ailes d’insectes, celles du criquet présentent justement une architecture intéressante pour les ingénieurs. Leurs nervures forment une organisation en éventail qui peut être simplifiée pour fabriquer des ailes artificielles. Dans une étude consacrée aux robots à ailes battantes, des chercheurs ont ainsi comparé plusieurs architectures inspirées du monde animal, notamment du criquet, du colibri et de la chauve-souris. Les deux configurations ayant produit les poussées verticales les plus importantes possédaient une organisation inspirée du criquet, complétée par des renforts transversaux. Au cours du battement, ces ailes formaient une courbure aussi bien lors de la montée que de la descente.

Avec leur conception optimisée, les chercheurs ont obtenu jusqu’à 30 grammes-force de poussée verticale, soit une augmentation de 20 % par rapport aux conceptions auxquelles ils la comparaient. Mais là encore, la solution n’est pas simplement de multiplier les renforts. Les nervures transversales augmentaient la rigidité de la structure, mais également sa consommation de puissance. Tout est donc affaire de compromis. Une aile trop souple risque de ne pas produire les performances recherchées. Une aile trop rigide peut demander davantage d’énergie. Entre les deux, la disposition des nervures permet aux ingénieurs de jouer sur la manière dont la structure se déforme.

 

Quand la matière participe au contrôle

Pendant longtemps, imaginer un robot performant revenait surtout à penser moteurs, capteurs, électronique et programmes informatiques. Les ailes des insectes rappellent qu’une autre forme de sophistication peut se cacher directement dans la matière. Chez le coléoptère étudié, les propriétés mécaniques de l’aile suffisent à produire certaines déformations sans intervention du système nerveux. Chez les prototypes robotiques, modifier simplement la disposition des nervures change la force produite et la manière dont l’aile se courbe.

La robotique bio-inspirée ne consiste donc pas nécessairement à construire une copie parfaite d’un insecte. Elle peut aussi chercher à comprendre comment une structure biologique répond à une contrainte physique, puis à transposer certains de ces principes dans une machine.

Des robots capables de se faufiler dans des bâtiments difficiles d’accès ou de voler dans des espaces réduits pourraient ainsi devoir une partie de leurs performances à des structures observées depuis longtemps au-dessus de nos têtes. Après avoir inspiré Léonard de Vinci et les premiers rêves de machines volantes, le monde animal continue d’alimenter l’ingénierie aéronautique. Mais cette fois, les chercheurs ne regardent plus seulement comment les insectes battent des ailes. Ils cherchent aussi à comprendre comment leurs ailes sont construites pour se déformer au bon moment.

Sources

1.   Belkhiri, A., Porez, M. & Boyer, F. A hybrid dynamic model of an insect-like MAV with soft wings. in 2012 IEEE International Conference on Robotics and Biomimetics (ROBIO) 108–115 (IEEE, Guangzhou, China, 2012). doi:10.1109/ROBIO.2012.6490952.

2.   Eshghi, S. et al. An image based application in Matlab for automated modelling and morphological analysis of insect wings. Sci Rep 12, 13917 (2022).

3.   Ishiguro, R., Kawasetsu, T. & Hosoda, K. Effect of incorporating wing veins on soft wings for flapping micro air vehicles. Front. Robot. AI 10, (2023).

4.   Saito, K. et al. Insect wing 3D printing. Sci Rep 11, 18631 (2021).

5.   Ribak, G. et al. Insect wing flexibility improves the aerodynamic performance of small revolving wings. iScience 28, 112035 (2025).

6.   Truong, T. V., Nguyen, Q.-V., Au, L. T. K. & Luong, H.-T. The effects of bio-inspired wing vein morphology on thrust generation in double-clap flapping-wing robots. Defence Technology 55, 257–276 (2026).

7.   Eshghi, S. et al. WingAnalogy: a computer vision-based tool for automated insect wing asymmetry and morphometry analysis. Sci Rep 14, 22155 (2024).

Commentaires ( 2 ) :
F
Fallenlotus

jeudi 24 septembre 2026

Répondre

" Est-ce qu’une aile plus flexible consomme moins d’énergie pour voler ? "

Y
yugobrate67

jeudi 24 septembre 2026

Répondre

" Est-ce que les chercheurs testent aussi plusieurs matériaux pour imiter la souplesse des vraies ailes ? "

6 m
23 septembre 2026
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