Les impacts durables de la colonisation sur l’étude de la biodiversité

Les impacts durables de la colonisation sur l’étude de la biodiversité

La colonisation a eu d’immenses répercussions sur les secteurs économiques, sociaux, médicaux et, de ce fait, sur les populations humaines. Si le temps a passé, les conséquences subsistent, et souvent dans des domaines inconnus du grand public. Poser aujourd’hui la question de l’impact sur la façon dont les scientifiques abordent la biodiversité est particulièrement prégnant.


Empires coloniaux occidentaux en 1945 

Source : Wikimedia Commons


L’accroissement de la dispersion des espèces

Les végétaux et les animaux se dispersent spontanément selon le climat, les caractéristiques environnementales, ainsi que selon les conditions socio-économiques des régions. Les humain.es ont, au cours de leur histoire, transporté volontairement ou non des quantités importantes d’espèces et influencé cette répartition. Avec le temps, des espèces importées dans certaines régions ont fini par être naturalisées et considérées comme locales, conduisant à une homogénéisation de la diversité à travers le globe.  

L’établissement des colonies européennes a entraîné une accélération du transport de plantes, d’animaux ou de maladies à travers le globe. Aujourd’hui encore, on peut retrouver des traces des grands empires coloniaux comme le Royaume-Uni ou l’Allemagne dans la composition végétale des pays qu’ils ont occupés. Les territoires les plus importants d’un point de vue stratégique, tels que les zones commerciales ou les centres administratifs, ainsi que ceux qui ont été colonisés par une même nation pendant de plus longues périodes, présentent des espèces de plantes plus similaires entre eux. Un grand nombre d'enregistrements de nouvelles espèces végétales introduites a été effectué au cours du XIXe siècle, notamment à la suite des vagues de colonisation de l’Amérique du Nord et de la création de sociétés d’acclimatation. En comparaison, l’Asie tempérée qui n’a pas été colonisée par les Européen.es montre un très faible taux d'espèces exotiques sur sa superficie. 

Il n’y a pas que les simples voyages dans les territoires colonisés qui ont impacté la dispersion des espèces, mais aussi une volonté de diffuser et mettre en avant des espèces considérées comme exotiques par les peuples européens. De plus, dans certaines zones qui sont restées très isolées phylogénétiquement comme en Australasie, les nouveaux territoires aménagés par les colons ont été plus favorables aux espèces exotiques qu'à la faune et la flore locales. Les espèces indigènes sont devenues très spécifiques au climat local et n'étaient donc pas forcément bien adaptées au nouvel aménagement de ces espaces.



Une amnésie générationnelle qui limite notre compréhension du passé

Celle-ci se traduit par un oubli de l’état environnemental passé au fil du temps. Elle joue un rôle significatif dans la conservation des milieux naturels, car nous avons besoin de savoir à quoi ressemblait un écosystème pour le restaurer. Les conséquences de la colonisation pourraient paraître anecdotiques, mais révèlent des changements significatifs de l’environnement et de la biodiversité des pays colonisés qui ne sont pas forcément pris en compte dans les travaux de restauration des écosystèmes face aux changements climatiques. 

Il y a aujourd'hui un besoin de considérer la perception des populations autochtones pour mieux comprendre l’introduction de ces espèces dans l'écosystème. La transmission qui a été faite dans leur culture peut compenser en partie l'amnésie générationnelle des biologistes qui n’ont pas forcément étudié l'arrivée des nouvelles espèces dans ce milieu. Les connaissances des populations locales permettent de regarder différemment la biologie de la conservation. 

Il est primordial de se préoccuper de leur relation à ces espèces introduites dans le cadre des mesures d'écologie de la conservation. Les peuples autochtones gèrent de plus grands pourcentages de terres que les zones protégées. Les valeurs culturelles doivent être considérées comme des paramètres à part entière de notre vision de la biodiversité. 


Chasse aux perroquets à Maurice par Johann Theodor de Bry, 1601 - Wikimedia Commons 



Les impacts sur l’étude de l'écologie dans les territoires les moins développés 

Il existe un lien clair entre la production de connaissances et l'état de richesse et de stabilité politique d’un pays (principalement en Amérique du Nord et Europe occidentale). Les pays dits “en voie de développement” (et a fortiori ceux qui ont subi la colonisation) sont moins représentés dans la recherche scientifique internationale, et subissent également du colonialisme scientifique. Celui-ci (recherche parachute ou hélicoptère) se traduit par des chercheur.euse.s de pays développés allant dans des pays moins favorisés pour y obtenir des connaissances scientifiques sans travail collaboratif avec les scientifiques et populations locales (cf. Paléontologie et Histoire coloniale : le passé est-il vraiment derrière nous ? de Victor Cabocel). Ce phénomène est d’autant plus flagrant en écologie et dans l'étude de la biodiversité que les plus gros hotspots de biodiversité sont dans des pays en développement. En comparaison, le nombre d’enregistrements d'espèces par km2 est plus élevé dans les pays à fort PIB et les pays voisins, ce qui ne correspond pas forcément à la biodiversité relative de ces pays. La richesse, la langue (notamment une forte proportion d’anglophones), la situation géographique et la sécurité ont un impact sur l'étude et la collecte de nouvelles données. On peut prendre comme exemple les données récoltées par l’application de science citoyenne iNaturalist qui montre une nette mise en avant de l’Amérique du Nord et de l’Europe.

Encore aujourd’hui, des scientifiques continentaux utilisent certaines îles et archipels comme des laboratoires biologiques et des "réplications" d'expériences sans prendre en compte le contexte humain et social de ces endroits. A l’inverse, les musées caribéens manquent de spécimens et sont dépendants des continents dont ils visitent les collections. On peut également noter une fuite des cerveaux vers les pays développés, notamment pour les chercheurs et chercheuses en début de carrière qui manquent d’offres professionnelles et entraînent une perte de l’expertise locale. 


Observation de plantes vasculaires par l’application iNaturalist 

Source : Wolf et al., 2022 (Nature Ecology & Evolution)



Nous devons cesser de croire que les sciences naturelles sont dénuées de biais car nous n'étudions pas directement les humains. Il est admis que notre espèce a colonisé l’ensemble de notre planète, ainsi que ses propres congénères. Le nier dans nos études ne nous fera pas faire de la science plus “technique”, mais au contraire risque de nous cacher une part importante de la réalité scientifique. L’augmentation des collaborations internationales et le respect des territoires étudiés sont des points clés d’une science plus humaine et plus riche à venir. 






Références : 

  1. Amano, T. & Sutherland W. J. Four barriers to the global understanding of biodiversity conservation: wealth, language, geographical location and security. Proc. R. Soc. B. 280: 20122649 (2013).
  2. Daru, B. H. et al. Widespread homogenization of plant communities in the Anthropocene. Nat Commun 12, 6983 (2021).
  3. Lezner, B. et al. Naturalized alien floras still carry the legacy of European colonialism. Nat Ecol Evol 6, 1723-1732 (2022).
  4. Mohammed, R. S. et al. Colonial Legacies Influence Biodiversity Lessons: How Past Trade Routes and Power Dynamics Shape Present-Day Scientific Research and Professional Opportunities for Caribbean Scientists. The American Naturalist 200, 140-155 (2022).
  5. Raja, N. B. et al. Colonial history and global economics distort our understanding of deep-time biodiversity. Nat Ecol Evol. 6, 145-154 (2022).
  6. Raja, N.B. Colonialism shaped today’s biodiversity. Nat Ecol Evol 6, 1597–1598 (2022).
  7. Reo, N. J. & Ogden, L. A. Anishnaabe Aki: an indigenous perspective on the global threat of invasive species. Sustain Sci 13, 1443-1452 (2022).
  8. Rodrigues, A. S. L. et al. Unshifting the baseline: a framework for documenting historical population changes and assessing long-term anthropogenic impacts. Proc. R. Soc. B. 374, 20190220 (2019).
  9. Seebens, H. et al. No saturation in the accumulation of alien species worldwide. Nat Commun 8, 14435 (2017).
  10. Stefanoudis, P. V. et al. Turning the tide of parachute science. Current Biology 31, R184-R185 (2021).
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