Paléontologie et Histoire coloniale : le passé est-il vraiment derrière nous ?

Paléontologie et Histoire coloniale : le passé est-il vraiment derrière nous ?

Née dans le courant historique des sciences naturelles modernes, la paléontologie s'est développée durant l'époque des empires coloniaux, dont les conséquences affectent encore la discipline aujourd'hui. Retour sur une histoire aux répercussions profondes.

 


Une histoire coloniale


La paléontologie est une science qui étudie le passé lointain. Mais comme toute science, l'étude de la vie passée a elle-même une histoire, qui débute au XVIIIe siècle. Son développement et ses découvertes majeures durant les XXe et XXIe siècles ont généralement été conduits par des institutions et des scientifiques de pays occidentaux, souvent des empires coloniaux. Les découvertes scientifiques en elles-mêmes ont servi à justifier l'expansion coloniale, et des spécimens d'organismes actuels et fossiles étaient exportés du monde entier pour remplir les musées et collections scientifiques en Europe et en Amérique du Nord. Collectés à l'aide des connaissances et de la main-d'œuvre des populations indigènes, ils étaient ensuite décrits et nommés par des scientifiques occidentaux, puis utilisés comme symboles de gloire coloniale. Une image culturelle des paléontologues comme des hommes blancs aventuriers, explorant des lointains pays primitifs (un peu à l'image d'Indiana Jones) s'est établie. Mais examinés avec les valeurs d'aujourd'hui, les pionniers de la paléontologie sont souvent des personnages controversés, surtout au regard de leurs croyances raciales. La découverte du célèbre vélociraptor en 1924 en Mongolie a par exemple eu lieu dans le contexte d'une expédition destinée à trouver l'origine de l'homme en Asie, menée par des scientifiques qui promulguaient l'eugénisme. Bien que la communauté paléontologique soit très différente aujourd'hui, cette histoire coloniale a directement mené à la discipline contemporaine, et y a laissé des traces profondes. Bien plus d'éléments de la paléontologie moderne reflètent cette histoire coloniale qu'on ne pourrait le croire, que ce soit les connaissances scientifiques accumulées jusqu’à maintenant, ou bien le format de la recherche paléontologique telle qu’elle est encore conduite.



Une image déformée


Notre connaissance actuelle de l'histoire de la vie sur notre planète s’oriente franchement vers les sites paléontologiques occidentaux ou appartenant à des pays développés, et plus largement vers les sites ayant attiré l'attention des scientifiques de ces pays. Cela est déjà problématique pour comprendre l'histoire de la vie dans sa globalité. Mais, par extension, même la perception culturelle des découvertes paléontologiques témoigne des biais historiques. L'image la plus souvent présentée d'une des époques iconiques -la fin du Crétacé, et ses écosystèmes dominés par les dinosaures, juste avant l'extinction de masse qui marque la fin du Mésozoïque - est presque exclusivement nord-américaine, et ne reflète pas la diversité des dinosaures présents dans le monde. Le T-Rex et le tricératops sont des espèces américaines, et les sauropodes comme le diplodocus, qui avaient supposément été supplantés par d'autres herbivores après le Jurassique, sont encore dominants sur d'autres continents (notamment le Gondwana, qui englobe une grande partie du "Sud" global actuel). Cela peut sembler être une constatation sans grande importance, mais elle souligne l'influence profonde et continue des découvertes du XIXe siècle américain.

 


Une époque révolue ?


L'empreinte de l'époque coloniale est aussi présente sur des fossiles du monde entier à travers leurs noms scientifiques, souvent en hommage à des chercheurs européens (l'usage même du latin comme langue universelle pour ces noms est un marqueur clair de l'histoire européenne de la biologie). On peut comprendre les pratiques à l'origine de ce phénomène comme des artefacts historiques mais, en réalité, elles persistent en grande partie aujourd'hui. La communauté paléontologique mondiale est toujours largement centrée sur les pays développés : 97 % de la production actuelle en terme de publications appartient encore à des pays à hauts et moyens revenus (sur la base des entrées dans la plus grande base de données mondiale de paléontologie, selon une étude de 2021). Des éléments du statu quo comme les disparités économiques entre États nous semblent souvent comme "l'état naturel des choses", mais la distribution des inégalités économiques et, par extension, scientifiques est le résultat évident de processus et d'événements historiques. Et des pratiques caractérisées comme appartenant à un "colonialisme scientifique" persistent encore et sont parfois nouvellement développées. Des scientifiques de pays plus développés ou riches (selon des indices comme le PIB ou l'indice de développement humain) entreprennent une grande quantité de recherches sur des sites ou sur des spécimens étrangers provenant de pays en développement. Ces liens internationaux se basent fréquemment sur un passé colonial. Cependant, de nouvelles relations d'exploitation se forment également, y compris par des pays qui n'ont pas un passé de colonialisme scientifique (comme la Chine). 

 


Le colonialisme scientifique contemporain


Le niveau de "colonialisme" qui caractérise ces pratiques dépend largement de la participation de la communauté scientifique du pays d'origine des fossiles aux recherches effectuées. Dans de nombreux cas, cette recherche se déroule sans participation locale, ou alors avec une participation purement symbolique. Une situation décrite comme représentant du "parachutage scientifique". En conséquence, la grande partie des connaissances du patrimoine paléontologique d'un pays peut effectivement se trouver à l'étranger. Pour certains pays, c'est simplement le résultat d'un défaut d'une communauté de recherche locale, à cause d'un manque de ressources. Mais dans d'autres cas, des pays plus grands, avec des institutions de recherche paléontologique établies depuis longtemps, et même avec des lois locales établissant l'appartenance à la nation de toute découverte fossile ou la nécessité de partenariats locaux pour effectuer de la recherche, souffrent de ces pratiques. Ces cas sont souvent liés aux franges troubles de l'exploitation commerciale des sites fossiles (elle-même illégale dans certains pays) : le trafic de fossiles. 


Un débat familier


Plusieurs controverses ont ainsi émergé ces dernières années, par exemple autour de la publication en 2021 par une équipe basée en Allemagne de la description d'Ubirajra jubatus, un dinosaure brésilien. Il aurait été illégalement acheté puis importé jusqu'à un musée allemand en 1995. A la suite d'une vive réaction, ayant notamment provoqué un tollé sur les réseaux sociaux (#UbirajarabelongstoBR sur Twitter), la publication a été rétractée (chose rare en paléontologie) par le journal Cretaceous Research et, enfin, en juillet 2022, le gouvernement allemand a accepté de rapatrier le fossile au Brésil, en l'absence de preuve légale d'export. Cela rappelle les débats très similaires ayant lieu actuellement autour d'objets culturels et archéologiques détenus dans des musées occidentaux. Moins médiatisés pour les fossiles, ils résultent cependant fréquemment de la même histoire coloniale, ou du même type de pratiques d'exportation illégale. La différence principale étant qu'on ne voit pas typiquement de demande de retour de spécimens historiques, mais plutôt de remédier à des crimes récents. Les pays impliqués dans ces disputes sont le plus souvent tous signataires de la convention de L'UNESCO de 1970 sur la protection des biens culturels, qui comprend les objets paléontologiques. Pourtant, il est probable que ces pratiques persistent si elles ne sont pas régulièrement confrontées. Dans certains cas, des situations éthiques plus compliquées encore émergent comme l'extraction d'ambre fossilifère au Myanmar, liée à des violations des droits de l'Homme. 

 

Comme beaucoup d'autres disciplines scientifiques, la communauté paléontologique se confronte enfin à son passé colonial et à ses conséquences, ainsi qu’aux inégalités qui persistent dans la discipline. Quelles autres inégalités persistent, et quelles sont les solutions ? Les réponses dans une seconde partie à venir.




Références

 

1. Cisneros, Juan Carlos, et al. "Digging deeper into colonial palaeontological practices in modern day Mexico and Brazil." Royal Society open science 9.3 (2022): 210898.

 

2. Greshko, Michael, "Unique 'spear lord' dinosaur to be returned to Brazil", National Geographic (2022)

 

3. Morisson, Cassius, "Talk: The Impact of Discrimination and Colonialism on Palaeontology" (23/06/22), visible sur https://www.youtube.com/watch?v=T0NE-MiVhDA

 

4. Palaeontologists Against Systemic Racism, évènement modéré par Cassius Morisson: "Event: Bias, discrimination and decolonising palaeontology" (03/03/22), visible sur: https://www.youtube.com/watch?v= fCJDzagE34I et https://www.youtube.com/watch?v=M-kVDSM8ADI

 

5. Raja, Nussaïbah B., et al. "Colonial history and global economics distort our understanding of deep-time biodiversity." Nature Ecology & Evolution 6.2 (2022): 145-154.

 

6. Raja, Nussaïbah B., & Dunne, Emma M., "Publication pressure threatens the integrity of palaeontological research." (2021).

 

7. Smyth, Robert S. H. et al., "WITHDRAWN: A maned theropod dinosaur from Gondwana with elaborate integumentary structures", Cretaceous Research (2021), (RETRACTÉ)

 

8. Sokol, Joshua. "Fossils in Burmese amber offer an exquisite view of dinosaur times—and an ethical minefield." Science(2019).

 

9. Trisos, Christopher H., Jess Auerbach, and Madhusudan Katti. "Decoloniality and anti-oppressive practices for a more ethical ecology." Nature Ecology & Evolution 5.9 (2021): 1205-1212.

 

10. UNESCO, "Convention de l'UNESCO concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher l'importation, l'exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels" (1970)

 

Références Images:

 

Image de Couverture: Leaping Laelaps par Charles R. Knight (1897) -libre de droit

 

Image 1: Am Tendaguru - Leben und Wirken einer deutschen Forschungsexpedition zur Ausgrabung vorweltlicher Riesensaurier in Deutsch-Ostafrika par Edwin Hennig (1912), obtenu grâce à Wikimedia Commons-libre de droit

 

Image 2 sous Licence Creative Commons 4.0: https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/deed.fr


Commentaire ( 0 ) :
6 m
1 décembre 2022
Auteurs
Partager
Catégories

Cela pourrait vous intéresser :

S'inscrire à notre newsletter

Nous publions du contenu régulièrement, restez à jour en vous abonnant à notre newsletter.